Cahotés

 

Nous avons à nouveau chevauché de jeunes étalons fougueux. Des taureaux excités, même, et quantité de Minotaures enragés nourris à la charogne. Chois et trépasse, nous ont-ils maintes fois susurré. Capitule, frêle insecte accroché au typhon, nous persuadaient-ils souvent. Leurs rênes nous ont scié les mains jusqu’au fond des chairs mais nous avons tenu cette maudite bride, ensanglantée, ravalé notre douleur, gémis intérieurement, solidaires. Pantins désarticulés, nous avons su épouser secousses et heurts pour éviter la chute. Cahotés, malmenés, nos hurlements aveugles se sont confondus avec leurs rugissements féroces. Les uns voulant désarçonner les autres. Les autres luttant pour ne pas basculer, s’enliser et périr sous le piétinement des impitoyables bêtes.

 

De chaudes vagues de sueur ont lacéré nos yeux et brûlé nos gerçures. Le sel dans la gorge, nous avons tenu Hypnos en échec, trop souvent. Et quand le repos souriait en ami domptable, c’est l’Angoisse, perfide animal, avide sangsue, qui tenait nos paupières et battait furieusement notre cœur. La folie a guetté, elle aussi, sournoise et prête à bondir à chacun de nos abandons. Elle a caressé notre derme froid et parfois même enlacé notre frêle thorax pour briser nos côtes et nous asphyxier de sa pesante et étouffante abjection. Oui, notre délicate chaloupe s’est gorgée d’eau sous le poids du ciel ténébreux ! Oui, la pesanteur a tiré nos boyaux à terre et broyé nos genoux. Nos gémissements muets, nos plaintes inaudibles, n’ont finalement retenti que dans nos chairs. Tenir, voilà peut-être la clef. Attendre, tenir, respirer brièvement pour tenir, attendre. Haleter, aussi ! Souvent ! Mais ne pas lâcher. Gagner un centimètre, un gramme, une bribe de rien, mais tenir, à n’importe quel prix !

 

Et nous avons survécu. Aujourd’hui fatigués, demain plus forts. Robuste sagesse allemande. Ouvrons maintenant nos ailes, libérons les diaphragmes et sourions aux étoiles. Des pages se tournent, des livres se ferment et des vies dévient. L’heure est à la lente guérison. L’heure de desserrer l’étreinte. L’heure de la quiétude méritée doit sonner. J’irai moi-même frapper les cloches des plus hautes églises pour exiger la réforme. J’irai souffler dans la nuit pour balayer les souffrances. J’irai secouer la mélodie du monde aveugle pour rétablir ses accords. En attendant de nous remettre en selle – l’assiette plus souple par Jupiter ! – allons rendre hommage aux oreilles et aux queues de nos diaboliques montures, de nos tourments. Allons trinquer à la vie, telle qu’elle veut être, telle que nous la refusons. Offrons-lui nos regards les plus francs, montrons-lui nos cœurs aguerris et nos âmes courageuses. Montrons-lui que nous avons compris.

Relâchement

 

Maman s’est changée ce matin. Je l’ai aperçue quitter son manteau blanc et ses étoiles d’argent. J’ai vu son corps nu, recroquevillé et laiteux, vibrer comme celui d’un enfant en manque d’amour. Prisonnière de l’hiver, engourdie et gangrenée par endroit, elle effrayait les hommes, révulsés par sa blême pâleur. Elle attendait, patiente, le jour qui suivrait le jour d’après. Dans le silencieux bercement des interminables nuits, elle laissait souvent glisser un souffle court, dépérissant, prolongé éternellement. L’air glacial lui a brûlé son front gercé et la houle salée a lézardé sa peau frêle. Battue, rendue, écorchée, Maman geignait sourdement et priait qu’on apporte la lumière ou qu’on lui éteigne la nuit.

 

Papa est finalement venu. Il s’est approché d’elle et a caressé sa candeur d’un souffle tiède. Il l’a ensuite enlacée et maintenue fermement dans ses bras pour calmer les frissons. Quand elle s’est quelque peu apaisée, maintenant l’étreinte, il a délicatement posé ses lèvres chaudes sur l’intégralité de son corps meurtri. Maman a senti la chaleur couvrir sa peau endolorie ; ses doigts paralysés se sont détendus par saccades ; ses os ont craqué ; sa mâchoire contractée s’est déliée péniblement, sa langue s’est décollée, ses yeux convulsés se sont déplissés, sa nuque s’est allongée, sa tête s’est allégée ; son sternum – barre de plomb lancinante – s’est libéré dans de réjouissants cliquetis ; son cœur, agacé, dissonant et frappant lourdement dans une poitrine décrépite, a retrouvé son apaisante harmonie et sa mélodieuse cadence. Le rose, le vert, le jaune et le bleu de la mer sont venus teinter le noir de ses idées, et les larmes de Maman ont roulé fiévreusement sur le torse de Papa, inondant la nécrose des souvenirs et fertilisant les espérances.

D'autres textes sont à venir et un recueil de poésie est prévu pour fin 2019.

© 2019 Chris Quarroz

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